Ouverte depuis le 22 octobre dernier et visible jusqu’au 21 novembre à la salle d’exposition de l’Institut Français de Kinshasa, l’exposition « Chérin, La Mémoire d’une nation » constitue un événement artistique majeur. Cet hommage posthume met en lumière la trajectoire et l'impact d'une figure incontournable de la peinture populaire congolaise, un an après la disparition de l'artiste.
Pour cette exposition-vente d'envergure, 22 œuvres ont été sélectionnées et présentées au public. À l'origine, le projet prévoyait d'en exposer 25, mais les contraintes d'espace ont nécessité une adaptation scénographique. L'utilisation de tableaux de grand format a exigé des choix rigoureux de la part du scénographe afin d'offrir une circulation fluide.
Le parcours de l'exposition s'articule autour de trois axes thématiques principaux : la société, la sapologie (SAPE) et la politique. Sur le plan quantitatif, les œuvres se répartissent ainsi :
- Environ 7 œuvres abordent directement les réalités de la société.
- Une dizaine de pièces explorent la thématique de la politique.
- Le reste des tableaux met en avant l'univers de la sapologie.
Le style de Chéri Chérin prend racine dans son parcours d'autodidacte. Ayant débuté en tant que peintre décorateur réalisant des affiches murales à une époque sans bâches ni impressions numériques, il s’est affranchi des codes académiques pour développer une esthétique unique, marquée par l'humour, la satire et l'observation minutieuse du quotidien.
La vision et l'hommage du Curateur et Manager, Triphe Kialungila Sakibanza
Au-delà de la simple monstration artistique, cette exposition revêt une portée hautement réflexive pour la scène contemporaine. En tant qu'artisan de cet événement, le curateur et manager Triphe Kialungila Sakibanza éclaire la genèse de ce projet et la place monumentale occupée par le maître dans l'histoire de l'art congolais. Il revient sur l'engagement pionnier de l'artiste qui, dès la fin des années 70 et le début des années 80, s'est battu pour institutionnaliser l'art populaire aux côtés d'autres figures de proue.
Abordant le sens profond de cet événement, il insiste sur le fait que rendre hommage à une telle icône après sa disparition va bien au-delà du simple devoir de mémoire. Pour lui, c'est une véritable interpellation adressée aux jeunes générations et aux artistes d'aujourd'hui qui se revendiquent de l'art populaire. Il les invite à s'inspirer de cette rigueur pour structurer et renouveler leurs propres approches créatives.
« Chéri Chérin, c’est vraiment un grand artiste qui a été au premier rang durant la fin des années 70, début 80. C’est parmi les artistes qui ont milité pour l’instauration, soit l’établissement de ses genres, des styles quoi, l’art populaire. Faire une exposition après sa mort, c’est aussi rendre hommage à cette icône, mais aussi c’est comme une sorte d’interpellation surtout auprès de jeunes générations, soit des artistes qui sont en train de travailler et puis qui se considèrent toujours comme artistes populaires dans une optique où il faut peut-être commencer à penser à mettre en place ses propres approches artistiques », a-t-il décrit.
Poursuivant son analyse sur la démarche artistique du maître, le manager précise les intentions profondes qui ont guidé la sélection des œuvres exposées.
« L’objectif de cette exposition, c’était vraiment parce qu’on voulait confirmer sa collection laissée et puis lui rendre hommage à l’occasion de l’an un de sa disparition. Sa démarche était beaucoup plus liée à la société, le style de vie quotidien. Chéri Chérin était quelqu’un qui aimait faire sourire, il y avait la satire aussi de l’humour dans les scènes », a-t-il renchéri.
Témoignages croisés de la scène artistique
Steve Bandoma (Artiste et Commissaire d'exposition)
« En tout cas, cette expo de Maître Chérin à titre posthume, ça a été pour moi une grande satisfaction, d’autant plus que personnellement j’étais investi aussi dans le processus funéraire du Maître quand il nous a quittés. Chéri Chérin, ce n’est pas n’importe quel artiste, c’est un artiste qui a fait son temps, qui a développé sa palette dans l’école dite populariste, autrement art naïf, mais c’est toute une école. Il a formé des jeunes, de génération en génération, et cela devient une palette référentielle. »
Jean Kamba (Journaliste, critique d'art et opérateur culturel)
« Pour moi, ça me plonge dans la nostalgie, de voir un peu notre jeune âge et comment nous nous prospections à l’époque pour aller chercher des images, des publications de peintres populaires. C'est parmi les figures de proue, notamment Chéri Chérin, qui nous a plongés dans l’art, dans l’art lyrique et puis dans l’art qui nous égayait chaque jour et qui nous apportait le sourire et la joie chaque jour. »
Il ajoute :
« Aujourd’hui pour moi, les œuvres de Chéri Chérin constituent un trésor pour la République. C’est quelque chose dont la République peut s’emparer et profiter pour faire un peu de cet homme le miroir de la société. C’est vraiment un patrimoine pour la République qu’on doit honorer. »
Georges Nzuzi (Journaliste et critique culturel)
« Pour moi, c’est d’abord une replongée dans la nostalgie, de voir un peu notre jeune âge et comment nous nous débrouillions à l’époque pour aller chercher des images, des publications de peintres populaires. Chéri Chérin, ses œuvres pour moi constituent un trésor pour la République. C’est quelque chose dont la République peut s’emparer et profiter pour faire de cet homme le miroir de la société. »
Postérité : Le parcours d'un géant de la peinture populaire
Disparu le 19 octobre 2025 à l'âge de 70 ans, Chéri Chérin demeure un pôle incontesté de la modernité picturale en République Démocratique du Congo. S'étant frayé un chemin en dehors des sentiers battus de l'académisme classique, il a su bâtir une esthétique populaire devenue une référence absolue.
À travers cette exposition visible jusqu'au 21 novembre à l'Institut Français, son œuvre continue de vivre et de s'adresser au public, prouvant que le "peintre du peuple" s'est forgé une place éternelle dans la mémoire collective.
Masand Mafuta
Crédits photos : Institut Français de Kinshasa
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