Dans la lignée des grandes fresques africaines sur les dérives du pouvoir, « Samifundu Adusameso, le Docteur » de la politique , du diplomate et chercheur Joseph Kindundu Mukombo, paraît comme une œuvre de mise en garde. À travers le destin tragique d’un enfant de Nsi-Bwala devenu ministre corrompu, l’auteur tisse une parabole politique saisissante sur l’ambition, la trahison et la perte d’identité.
Publié dans un contexte où la gouvernance en Afrique est régulièrement mise à l’épreuve par les scandales financiers et l’instrumentalisation des titres honorifiques, ce roman d’apprentissage noir plonge le lecteur dans les méandres d’une ascension fulgurante, avant de le précipiter dans une chute sans gloire. L’ouvrage, structuré en dix chapitres et un épilogue, suit un parcours initiatique dont l’issue se lit comme un avertissement : à force de confondre notoriété et légitimité, on finit par perdre jusqu’à son propre nom.
Le récit s’ouvre dans le village de Nsi-Bwala, au cœur de la forêt équatoriale. Samifundu Adusameso y naît dans la boue rouge, mais son regard est déjà tourné vers l’ailleurs. Très tôt, l’enfant intelligent et sans scrupule est fasciné par l’idée que seul un titre prestigieux peut arracher un homme à l’oubli. Cette quête d’immortalité symbolique le pousse à quitter sa terre natale pour Kinshasa, une métropole que l’auteur dépeint comme une « ville qui dévore » les rêves.
Le voyage en baleinière, périlleux et chaotique, constitue le premier rite de passage. C’est là que Samifundu croise Milena, une femme aussi ambitieuse que lui, avec qui il scelle un pacte tacite. Ce lien, mêlé de désir et de calcul, traversera toute l’œuvre jusqu’à la trahison ultime. Dès son arrivée dans la capitale, l’itinéraire du héros bascule : après un intermède chez un abbé vénal, il devient l’homme de main de son oncle Buyaka, un parrain politique qui l’initie aux rouages de la gouvernance corrompue : enveloppes, marchés truqués, élections frauduleuses.
L’ascension de Samifundu suit une logique implacable. Il achète un doctorat sans en posséder le contenu, puis obtient le portefeuille de la Santé. À ce poste, il détourne des fonds destinés à sauver des vies, tout en entretenant une liaison secrète avec Milena, devenue entre-temps l’épouse de son oncle et protecteur. Ce double jeu, où l’ambition se mue en hubris, constitue le cœur du roman.
L’auteur excelle dans la description de cette mécanique de la prédation : chaque titre acquis est une couche supplémentaire d’aliénation. Samifundu n’est plus qu’un « docteur » sans légitimité, un « ministre » sans éthique, un homme vidé de sa substance. La découverte de son adultère par Buyaka déclenche la chute. Destitué, exilé à Bruxelles, il connaît une mort lente, solitaire et anonyme, loin des fastes rêvés.
L’ouvrage explore avec une rigueur clinique plusieurs thématiques centrales. La corruption y est dépeinte comme un système, non comme une exception : tout s’achète, des diplômes aux postes ministériels, en passant par les consciences. Samifundu incarne cette figure du politicien sans scrupule, mais il est aussi la victime d’un environnement qui ne récompense que la ruse.
La perte d’identité constitue un second axe fort. Le protagoniste échange son âme contre l’immortalité qu’il croit trouver dans le titre, mais il finit sans sépulture ni postérité. Cette tragédie personnelle résonne comme une allégorie des élites africaines déconnectées de leurs racines et de leurs devoirs.
Enfin, le contraste entre l’Afrique rurale et la ville, entre la forêt nourricière et la jungle urbaine, sert de toile de fond permanente à cette déchéance. Nsi-Bwala représente un monde de valeurs, Kinshasa celui de la prédation. Le roman s’achève sur une note amère : l’immortalité recherchée se mue en oubli total.
L’auteur, Joseph Kindundu Mukombo, n’est pas un écrivain ordinaire. Enseignant, diplomate et artisan de la bonne gouvernance, il puise dans son parcours entre les sphères académique et politique une matière romanesque d’une rare densité. Ancien doyen d’université, il a consacré une partie de son œuvre à l’histoire et à la généalogie des clans africains, avant de se tourner vers le récit engagé.
Ses ouvrages majeurs : Histoire et généalogie du clan Muwanzi, Discours sur la dialectique et les relations internationales, Pour la paix et la prospérité de l’Afrique, La Légende de Masabu II, Qui a tué Damafulu ? , et donc Samifundu Adusameso témoignent d’une ambition littéraire qui vise à transformer les défis en légendes. Par son écriture, il cultive moins des disciples que des partenaires pour le changement, dans une approche qui unit l’urgence du présent à la puissance intemporelle du mythe.
Avec ce roman, Joseph Kindundu Mukombo signe une œuvre de salut public, un miroir tendu à une classe politique africaine souvent aveuglée par ses propres mirages. Samifundu Adusameso, ce « docteur » sans médecine, est le héros malheureux d’une époque qui a fait de l’apparence le dernier rempart contre le néant. Son histoire, d’une actualité brûlante, résonne comme un appel à la mémoire et à la responsabilité.
Franklin MIGABO
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