A Mbokelengi, les paroles s'envolent et les écrits ne restent plus mais ils brûlent !
Posons-nous deux minutes, prenons une chaise ou un escabeau (prenez même un kitikwala si vous êtes fatshigués) et regardons la réalité en face, sans masque ni maquillage.
Parler du livre dans cette ville-pays-continent (attention, ne volez pas le concept, il est dans un manuscrit qui sort bientôt) en faisant de la poésie pour plaire aux salons de la gotha, c'est se moquer du monde. Ici, la vraie histoire du livre (Buku) s'écrit entre deux récits : d'un côté, le cinéma hollywoodien à la Tom Cruise — avec des cascades financières, des miracles de dernière minute et des gens qui sautent sans parachute pour sortir un bouquin —, et de l'autre, Mission terminée de Mongo Beti (Eza Boto est un de mes écrivains préférés) avec ses diplomés parachutés qui découvrent que la théorie et la brousse, c'est deux choses différentes.
Disons les choses en vrai français de chez nous : à Kin, écrire, éditer, imprimer et vendre un livre, ce n'est plus un métier, c'est devenu un sport extrême ! (n'est-ce pas Mwalimu Weragi?) Nos auteurs et nos éditeurs sont devenus des Ethan Hunt de la culture : ils font de la magie sans budget, esquivent les coups de poignard des taxes et maintiennent le livre en vie à force d'improvisation et de « on va faire comment ? ». En face, la tutelle politique nous joue trop souvent le rôle de Jean-Marie Medza : de beaux diplômes, de grands discours en français tiré à quatre épingles, mais une totale impuissance face aux réalités brutes du terrain. (Y a pas na djire)
Et ne venez surtout pas prendre l'expression Mission terminée comme si le travail était fait et qu'on pouvait aller boire notre casier de Tembo avec Mbougar Sarr tranquillement. Non ! (Hein N'Anza Tata) Mission terminée, ça doit sonner la fin de la récréation, le glas d'un système qui a fini de nous prouver sa résignation. La mission du bavardage, des promesses de plateau TV et du saupoudrage est terminée. La mission de la reconstruction, la vraie, doit enfin commencer !
1. L’UECO ou le syndicalisme par notes vocales
Si cette affaire de chaîne du livre ressemble à une utopie, c’est avant tout parce que l’Union des Écrivains Congolais (UECO) la seule l'unique structure littéraire s'est enfermée dans le rôle des patriarches du roman de Mongo Beti : une structure d'autorité drapée dans le prestige d'antan, mais déconnectée des urgences de sa jeunesse.
Aujourd'hui, l’UECO ne se gère plus dans des cadres structurés : elle s'anime au rythme éphémère des notifications WhatsApp ! Un bureau qui peine à se réunir, l'absence de cartes de membres effectives et des statuts ignorés par la majorité. Mais attention : exiger des comptes, une vision et de la transparence, ce n'est ni de l'impolitesse, ni de la mauvaise foi (clin d'œil au patron des éditions Mikanda) On ne pilote pas une industrie culturelle avec de la gestion informelle.
Ce vide institutionnel tue. Littéralement. Certes, il faut saluer le lancement récent des cartes de santé via le FASAEC et la Couverture Santé Universelle sous l'impulsion du Ministère. Mais entre la théorie et l'urgence du terrain, le fossé reste béant : lorsqu'un jeune écrivain pétri de talent (Monsieur Bukowski) se retrouve confronté à la maladie au Centre Neuro-Psychopathologique (CNPP) de Kinshasa, sa prise en charge repose encore sur la solidarité fraternelle et dominicale de ses pairs. Et que dire de l'autodafé du Pont Cabu ? Le Service National a brûlé les livres des bouquinistes comme de vulgaires immondices (makasa kwanga) sous prétexte d'assainissement, sans qu'aucune voix faîtière ne s'élève à temps pour protéger ce patrimoine. Étonnés? Choqués ? Les Mathématiques congolaises sont celles-là : incendier pour mieux abêtir ! Celio Matemona, tes livres d'algèbre ont été brûlés vifs sans pitié et indemnisation !
2. Une Ministre écrivaine et la réalité du papier
Côté politique, le comble de l'ironie réside dans l'architecture actuelle : notre Ministre de tutelle est elle-même une plume de la maison. On ne va pas faire de la mauvaise foi : coup de chapeau pour le décret sur le statut de l’artiste, c'est un vrai penalty marqué ! Et merci d'avoir confié une partie du bâton de commandement du Réseau Lecture Pour Tous à un acteur de terrain, Christian Gombo — écrivain béni soit-il.
Mais soyons sérieux : béni soit-il, oui, mais donnez-lui (et donnez-nous) les moyens de cette politique ! Pour que la Ministre ne reste pas piégée dans le costume de Medza — spectatrice bienveillante d'un système qu'elle ne parvient pas à transformer —, la volonté doit s'accompagner d'arbitrages budgétaires conséquents. La chaîne du livre attend toujours des signaux forts : de grands prix nationaux pérennes (Grand Prix Congolais mort et demie) , des centres culturels publics redynamisés (dans chaque maison communale pour commencer) et l'organisation à Kinshasa d'un Salon International du Livre (SILKin) digne de ce nom.
Au-delà des structures, c'est toute l'économie du livre qui étouffe. Asphyxiée par des taxes d'importation sur le papier, handicapée par le manque d'imprimeries industrielles à coûts compétitifs et privée d'un réseau de distribution interconnectant Kinshasa et nos provinces (Goma, Bukavu, Boyoma, Wantanshi, Wa Balengela, Bena Tshibanda, Mbandaka mambenga, Kikwit, Matadi-Boma-Tshela) la chaîne de valeur tourne au ralenti. Imprimer un livre localement à un prix accessible pour le panier de la ménagère ma mère et ma sœur relève aujourd'hui du parcours du combattant et des parlementaires debout.
Pourtant, les agents secrets du secteur privé et associatif refoulent la résignation. À l’international, nos plumes s’imposent et font briller le drapeau : de Steve Aganze à Jocelyn Danga, en passant par Israël Nzila, Pascal Boroto et bien d'autres talents salués hors de nos frontières, la preuve est faite que le génie congolais est universel.
Au pays, une armée de l'ombre porte le livre à bout de bras : des éditeurs audacieux comme Youssef Brahn (Éditions Mikanda), Bia Buetusiwa (Éditions Miezi), Brunel Lungambu (Afrik'a), Destin Weragi (Andibooks), Jonathan Ikami, Ma Plume Aiguisée, Éditions Elembo, Nge ou Feuilles Folles et bien d'autres entreprennent en mode commando. Des chroniqueurs et activistes culturels de premier plan comme Tiguy Elebe (auteur, chroniqueur et patron des Plumes Conscientes et de Cerveau Bleu), des agitatrices d'idées comme Missy Bangala avec son incontournable Café Littéraire de Missy, des passeurs de textes passionnés comme Pascal Ashuza,Dieu Nduki Senseï, Medi Wa Mulenda, Kalombo II, des médias comme Fil Goma, Elmagazine et des espaces comme La Clinique Littéraire continuent de faire le travail que l'État délaisse. C'est eux, les vrais murs de la maison (aux murs blessés, hein Joyeux Ngoma?)
*Sept coups de pioche pour reconstruire la maison (des merveilles)*
Puisque certains disent que les intellectuels ne savent que « parler beaucoup et se plaindre », voici 7 propositions concrètes pour sortir de l'ornière :
1. Financer par le « vice » : Instaurer une redevance civique modique de 100 FC sur chaque bouteille de bière (Castel, Beaufort, Tembo et autres boissons alcoolisées) et chaque ticket de pari sportif. (Ah oui, il faut que le vice se rattrape et fasse oeuvre utile) Ce fonds sanctuarisé (attention aux detourneurs et autres voleurs et kadiosha en cravate et mouchoir de poche) servira à financer l'édition, équiper les bibliothèques et assurer la protection (santé) des auteurs;
2. Soutenir la production locale : Subventionner la création (par des bourses et des résidences à l'intérieur du pays où dans les pays voisins) et supprimer toutes les taxes douanières sur le papier et l'encre d'imprimerie pour réduire drastiquement le prix du livre en librairie;
3. Mettre le livre là où sont les citoyens : Organiser les circuits de diffusion du Grand Marché (Zando), et marchés municipaux (mais comment!? Buku esengeli etekama lokola cigarette, lokola lipa na nguba, lokola baume François 1er ) aux librairies ambulantes, et pérenniser un grand Salon International du Livre de Kinshasa (SIL(I)Kin). Cela fait combien de siècles que nous allons gratter des petits billets à la Fête du livre et à la grande rentrée littéraire, financés par le Pôle EUNIC? ) Veux-tu épouser cette idée ?(oui, je le veux ! Voix d'une jeune vieille militante dans la rue hier mercredi)
4. L'obligation scolaire : Inscrire l'achat et la découverte des auteurs congolais contemporains au cœur des programmes et des dotations des établissements scolaires. (Nos enfants ne peuvent pas étudier uniquement des auteurs morts il y a trois siècles à l'étranger !)
5. Forger les lecteurs dès le bas âge : Remettre des clubs de lecture et d'écriture au cœur du parcours primaire et secondaire (les auteurs/acteurs pour animer les activités ne manquent pas(hein Mzee Sire, Joël Matondo, c'est vous les Inattendus !)
6. Moderniser la représentation professionnelle : Mettre fin au monopole WhatsApp dans la gestion des structures littéraires en encourageant la structuration d'associations et syndicats d'éditeurs, d'auteurs et de libraires représentatifs, professionnels et transparents. Le monopole ne profite pas aux auteurs (vivement l'ASBL Likita Lya Babuku mpe Bakomi et d'autres structures solides dans les actes qu'ils posent depuis quelques semaines)
Mobiliser le FPC : Mettre le Fonds de Promotion Culturelle au service d'un véritable partenariat public-privé avec les acteurs de terrain. Cela ne devrait pas seulement concerner des artistes d'ine certaines disciplines. Les écrivains ne sont pas des artistes ?
Réécrire le scénario
La refondation de la chaîne du livre dans le bas-ventre du Congo n'a rien d'impossible, car le talent des acteurs est immense. Mais la Mission terminée, c'est celle du spectacle d'impuissance et des discours sans lendemain.
L'Histoire offre aujourd'hui à Madame la Ministre l'opportunité d'abandonner les rôles secondaires pour devenir l'architecte d'une politique culturelle ambitieuse, durable et protectrice. Et à nous tous l'occasion de sortir de notre zone de confort pour faire du concret. Ensemble. Soudés. Réunis. En dotant le secteur du livre de moyens à la hauteur de ses enjeux, le pays de Mudimbe, Ngal, Ngandu Kashama, Bofane, Ndala, Mwanza, Sinzo prouvera que la littérature n'est plus une cascade réservée à quelques téméraires, mais un véritable moteur de développement humain et économique.
Le Tirshata
Commentaires
0 commentaire
Soyez le premier à commenter cet article.
Laisser un commentaire