Dans le paysage littéraire congolais en pleine ébullition, les voix qui comptent sont celles qui savent ausculter les plaies, les non-dits et les mystères profonds de la société. Avec la parution de son tout premier roman, Le trou N°4, publié aux Éditions Colline Inspirée en 2026, l'écrivain et poète Negue Fly franchit un cap décisif dans son parcours artistique. Reconnu pour sa plume incisive, frontale et viscérale, l'auteur nous entraîne ici au cœur des cités minières pour y scruter les ombres, les croyances et les drames intimes qui s'y jouent loin des projecteurs officiels. Rencontre avec un créateur qui refuse de céder à la facilité et choisit de porter la parole des oubliés.
Aborder un tel sujet exige d'abord de percer le mystère d'un intitulé énigmatique qui intrigue déjà tous les cercles littéraires du pays. Interrogé sur la genèse de ce choix, Negue Fly lève un coin du voile avec une métaphore saisissante qui résonne comme un avertissement :
"Parce que dans chaque cité minière, il y a toujours ce trou qu'on ne nomme pas. Le trou N°1, N°2, N°3, on les connait, on les exploite, on les photographie. Mais le trou N°4, c'est celui dont on parle à voix basse, dans les buvettes, après la deuxième bière. C'est le trou qui n'est sur aucune carte officielle, mais qui est dans toutes les mémoires."
Fidèle à une exigence artistique intransigeante, l'écrivain se refuse toutefois à céder à la tentation du commentaire facile ou du résumé didactique, préférant laisser à son lecteur l'entière liberté de l'interprétation :
"Le titre, c'est une porte. Je ne vous dis pas ce qu'il y a derrière. Un livre se lit, il ne s'explique pas."
Loin des dogmes rigides et des leçons de morale convenue, l'ouvrage interroge la face cachée de l'exploitation des sols et son emprise invisible sur les corps et les consciences. Lorsque l'on cherche à cerner le propos fondamental de son texte, Negue Fly tranche net, préférant la subversion du questionnement à l'illusion d'une vérité assénée :
"Je ne transmets pas de message. Je transmets une question. On a creusé la terre, mais est-ce que la terre ne nous a pas creusés aussi ? Qu'est-ce qui reste d'un homme quand on a extrait tout ce qu'il y avait sous ses pieds ?"
Ce questionnement vertigineux s'articule autour des drames et des légendes urbaines qui façonnent le quotidien de ces zones frontalières entre modernité et archaïsme économique. L'auteur poursuit en précisant la nature de son immersion littéraire :
"Ce roman tourne autour des mystères des cités minières : les disparitions, les croyances, les pactes, le cobalt qui reste sans mot et le sang qui ne sèche jamais. Je ne suis pas venu juger. Je suis venu écouter ce que les trous ont à dire quand les machines s'arrêtent."
Pour un auteur dont l'identité littéraire s'est forgée dans l'urgence, la fulgurance et la musicalité de la poésie, le passage au format ample du roman pouvait s'apparenter à une mutation radicale. Pourtant, Negue Fly envisage cette transition non pas comme un exil ou une rupture, mais comme une expansion naturelle de son territoire d'expression, une manière d'offrir à sa voix un souffle inédit et une résonance accrue :
"Je n'ai pas migré. J'ai agrandi la parcelle."
Il explicite avec finesse la divergence des rythmes et des outils nécessaires selon le genre abordé, soulignant combien la prose romanesque exige une discipline de la durée face à l'immédiateté de l'art oratoire :
"La poésie, c'est ma maison. Mwana ya Tshangu, Fleurs d'Insomnie, Toiles en vers c'était des cris courts. Des instants. Mais il y a des histoires que le poème ne peut pas porter. Il faut une charrette, pas un sac à dos. J'avais besoin de temps. De laisser un personnage se tromper, revenir, se taire pendant quelques pages. Le slam, c'est l'instant. Le roman, c'est la patience."
Là où bon nombre de récits contemporains abordent la question minière uniquement sous l'angle macro-économique des multinationales ou des cours boursiers du cobalt, ce roman choisit délibérément de déplacer la focale vers les marges, au plus près des pulsations humaines et des vies suspendues :
"La particularité, c'est que ce n'est pas un livre sur les mines. C'est un livre sur ceux qui vivent à côté des mines."
Il éclaire ainsi les multiples strates thématiques qui traversent son œuvre, tissant une fresque où le tragique quotidien côtoie une forme de mysticisme terrien :
"On a beaucoup écrit sur le cobalt, le cuivre, les multinationales. Moi j'écris sur la vie qui joue à côté du trou, sur la maman qui prie pour que son mari remonte, sur le vieux qui dit que le trou N°4 mange une personne tous les ans. Les thèmes : la mémoire trouée, la spiritualité du sous-sol, la malédiction et la bénédiction qui dorment dans le même lit, l'exode, le silence. C'est un roman noir, oui, mais un roman noir congolais où les morts parlent encore et où la terre n'est jamais neutre."
Un pari artistique exigeant, pleinement soutenu par son éditeur qui a su préserver l'intégrité et le secret de la structure narrative :
"Je ne dévoile pas l'intrigue. Comme je dis toujours : un livre se lit, il ne s'explique pas. Éditions Colline Inspirée l'a compris et m'a laissé garder le mystère."
Face à ce miroir sans concession tendu aux lecteurs, l'écrivain ne cherche ni la complaisance ni les faux-semblants, espérant au contraire susciter une onde de choc intellectuelle et sociale à l'échelle nationale :
"J'attends qu'il se reconnaisse, puis qu'il se sente mal à l'aise. Puis qu'il tourne la page. Je n'attends pas des applaudissements. J'attends des conversations. Dans les buvettes, justement."
Ce premier roman vient ainsi couronner un parcours littéraire déjà riche et diversifié, s'inscrivant dans la continuité de textes marquants qui ont forgé la voix de l'auteur. De ses premiers cris poétiques avec Mwana ya Tshangu, Fleurs d'Insomnie et Toiles en vers, en passant par le regard incisif du récit Vierge de Paka-Djuma, Negue Fly poursuit son exploration des réalités urbaines congolaises.
Avec Le trou N°4, paru aux Éditions Colline Inspirée en 2026, il signe enfin son premier roman, ouvrant un nouveau chapitre décisif où il choisit, selon ses propres mots, de "laisser parler le trou à [sa] place."
Masand Mafuta
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