« Peut-on encore critiquer le pouvoir par le biais de l’expression artistique en République Démocratique du Congo ? La question se pose avec une acuité dramatique alors que le dramaturge Didier Besongo, figure majeure de la scène engagée congolaise, est aujourd’hui contraint à la clandestinité. À travers son cas, c’est le procès de la liberté de création et de la parole libre qui se joue dans un espace public de plus en plus verrouillé.En RDC, la scène a souvent servi de soupape de sécurité là où les médias traditionnels peinent à s’exprimer. Le tort de celui que l’on surnomme « 2bebe » est d’avoir choisi le langage universel et métaphorique du conte dans sa pièce « Nzila Velela », dans une tournée pourtant financée par le pôle Eunic RDC.
Dans son spectacle, il a disséqué les mécanismes de l’autoritarisme et la soif d’éternité des dirigeants. Présenté en octobre 2025 au Centre culturel André Blouin de Ngaliema, ce spectacle a franchi une ligne rouge invisible en égratignant directement l’UDPS, le parti au pouvoir. Ce qui n’était qu’une satire sociale s’est instantanément transformé en affaire d’État.La répression n’a pas tardé. En janvier 2026, l’activiste politique Nathanaël Onokomba, ami proche de l’artiste et présent lors des débats entourant la pièce, a été arrêté et jeté à la prison militaire de Ndolo pour atteinte à la sécurité de l’État. Pour Didier Besongo, ce fut le signal d’alarme d’une traque imminente.

Visé par des messages de mort anonymes émanant de personnes se revendiquant comme des « Wewa », des militants du parti présidentiel, l’artiste fait face depuis lors à une violence psychologique permanente. Ses harceleurs semblent parfaitement renseignés sur ses mouvements et prétendent qu’un avis de recherche policier le cible directement.Cette traque a pris une tournure encore plus sombre à Lubumbashi, la ville où l’artiste est établi depuis 2023. Le débat politique y a été pollué par les tensions communautaires latentes entre Katangais et Kasaïens.
Époux d’une femme d’origine kasaïenne, Didier Besongo s’est retrouvé pris au piège d’un paradoxe cruel. Accusé par certains d’attaquer un système perçu comme le « gouvernement des Kasaïens », il est désigné comme traître par des militants radicalisés, tandis que sa propre famille subit des menaces de violences physiques. Pour protéger ses enfants, l’exil momentanément à Kasumbalesa, vers la frontière de la Zambie, est devenu sa seule option de survie.Cette descente aux enfers s’inscrira malheureusement dans la lignée d’un mouvement d’artistes congolais qui, depuis plus d’une décennie, paient le prix fort pour leur insoumission.

Didier Besongo a toujours lié son destin à celui des résistants culturels du pays. On se souvient d’Yves Makwambala, co-créateur du logo de Filimbi, qui avait passé dix-huit mois à la prison de Makala en 2015. On pense également au réalisateur Kalonji Mbikayi Fabrice, dit Malabar, aujourd’hui exilé en France, qui avait confié à DBB le rôle principal du film politique « La Voix » en 2013, ou encore à Yves Sambu, avec qui l’artiste avait été arrêté dès 2012 pour avoir dénoncé un scandale environnemental à Kinshasa à travers le projet « Sape Vanitas ».Et plus récemment, le jeune slameur congolais Lenfant Noir (Kongol Ngoy Simplice) a été tué par balles à Lubumbashi le 17 mai 2025, près du Golf Lido, non loin du centre d’art Picha. Des hommes armés en uniforme militaire l’ont abattu alors qu’il rentrait chez lui après une prestation artistique.
Sa mort brutale a choqué la communauté culturelle et suscité des appels à une enquête indépendante. L’événement est arrivé quelques mois après être monté sur une même scène avec Didier Besongo dans son spectacle « La Voix » à l’Institut français de Lubumbashi. https://ouragan.cd/2025/05/le-slameur-lenfant-noir-tue-par-balles-a-lubumbashi?utm_source=copilot.com

De l’écologie politique aux fictions de rue qui bravaient la censure, Didier Besongo a toujours marché en première ligne. Aujourd’hui, sa mise en clandestinité rappelle une triste réalité : en RDC, la vérité sur scène reste une arme à haut risque, et le prix de la liberté d’expression s’y paie désormais au péril de sa vie.
Joel Matondo
