Le dimanche 15 mars, l’Espace Francophone de Goma a vibré au rythme d’une pièce théâtrale qui ne laisse personne indifférent. « Dernière goutte », œuvre originale de Germain Chiza Mukubito, auteur et metteur en scène, s’est imposée comme un miroir tendu à la société, une invitation à regarder autrement nos certitudes et nos contradictions.
Dès les premières minutes, le spectateur est happé par une petite vidéo projetée et la voix de Prisca Kabangu, qui ouvre la pièce par une citation biblique : « Au commencement était la parole ». Ce choix n’est pas anodin : il inscrit la dramaturgie dans une tension entre le sacré et le contemporain, entre les récits fondateurs et les réalités brûlantes de notre époque. Germain Chiza Mukubito tisse ainsi une toile où les textes religieux se frottent aux récits modernes, pour interroger les fractures sociales et les responsabilités partagées.
Le cœur de la pièce repose sur une scène déroutante : une femme kidnappeuse d’un homme. Ce renversement des rôles, où la femme n’est plus douceur ni passion mais puissance et cruauté, choque et déstabilise. Le public, habitué aux représentations stéréotypées du féminin, se retrouve face à une figure qui brise les codes et oblige à repenser les imaginaires collectifs. Prisca Kabangu incarne cette femme avec une intensité rare : sa voix, ses gestes, son regard, tout concourt à créer un personnage complexe, à la fois fascinant et inquiétant.

À ses côtés, Sefu Lushobe Aboubackar apporte une présence solide, donnant corps au contraste et amplifiant la tension dramatique. Ensemble, les deux comédiens construisent un dialogue qui dépasse la scène pour interpeller directement le spectateur. Car « Dernière goutte » ne se contente pas de raconter une histoire : elle questionne. Elle interroge la part de responsabilité que chacun porte dans les dérives du monde, dans les violences, les injustices, les silences complices.
La mise en scène de Germain Chiza Mukubito se distingue par sa capacité à faire dialoguer les registres. Le texte oscille entre la gravité des références bibliques et la brutalité des réalités contemporaines. Ce mélange crée une dramaturgie hybride, où le spectateur est constamment déplacé, obligé de naviguer entre mémoire et actualité, entre croyance et critique.

Ce qui frappe, c’est la manière dont la pièce transforme le choc en réflexion. Le contraste de la femme kidnappeuse n’est pas une provocation gratuite : il est un outil pour fissurer nos certitudes, pour montrer que les rôles sociaux ne sont jamais figés, que les violences peuvent surgir là où on ne les attend pas. En ce sens, « Dernière goutte » est une œuvre politique, au sens noble du terme : elle engage le spectateur, elle le rend responsable, elle l’invite à sortir de la passivité.
La prestation de Prisca Kabangu mérite une mention particulière. Sa capacité à tenir le public en haleine, à faire vibrer chaque mot, chaque silence, témoigne d’un talent qui transcende la scène. Elle incarne une figure féminine qui refuse les clichés, qui impose sa force et sa complexité. Son jeu, tour à tour tranchant et fragile, fait de « Dernière goutte » une expérience théâtrale inoubliable.

Au final, cette pièce est bien plus qu’un spectacle. C’est une expérience de pensée et d’émotion, un théâtre qui ose déranger pour mieux éveiller. Germain Chiza Mukubito rappelle que l’art dramatique, lorsqu’il se fait audacieux, peut devenir une arme douce mais implacable, capable de fissurer nos imaginaires et de nous inviter à repenser nos responsabilités dans le chaos du monde.
« Dernière goutte » est une alerte, une secousse, une invitation à ne pas détourner le regard. Et c’est précisément là que réside sa force : dans cette capacité à transformer la scène en espace de conscience, où chaque spectateur repart avec une question brûlante, une certitude ébranlée, une responsabilité assumée.
Amani Lugero
