Le ciné club Minzoto a proposé, samedi 28 février à la Maison d’Allemande de Kinshasa, une double projection autour de la notion de légitimité. Les films « Here » de Godelive Kasangati et « Himmel wie Seide » de Benita Kuntzsch ont servi de support à une réflexion profonde sur la fabrication du récit et la transmission de la mémoire, avant de laisser place à un débat animé sur l’avenir du cinéma congolais.
C’est une interrogation fondamentale que le 7e art ne cesse de soulever : qui est légitime pour raconter une histoire, et comment s’acquiert cette légitimité ? Le Ciné Club Minzoto a confronté le public kinois à cette question à travers deux œuvres aux approches radicalement différentes.

La première, venue du Burkina Faso, capte l’instant présent comme un acte historique ; la seconde, venue d’Allemagne, reconstruit méthodiquement le passé familial sur fond de Réunification.
Réalisé par la Congolaise Godelive Kasangati et tourné au Burkina Faso, Here (Ici) se présente comme une archive sensible du présent. Loin de la reconstitution historique, le film s’attache à l’immédiateté. Chaque plan, chaque bruissement, chaque regard devient une fenêtre ouverte sur l’horizon du spectateur. L’œuvre interroge la mémoire du célèbre journaliste Norbert Zongo, figure de la lutte pour la liberté de la presse, assassiné en 1998.

Sur les lieux mêmes du drame, la réalisatrice tente de « voir » et d' »imaginer » le combat de l’homme à travers le silence. Elle revisite la maxime « Le sang du martyr féconde l’avenir d’une nation » pour en questionner la portée, suggérant que si ce sang n’est pas recueilli et honoré, le sacrifice n’est plus qu’un souvenir vide de sens.
En miroir, Himmel wie Seide (Un ciel de soie) de l’Allemande Benita Kuntzsch adopte une démarche archéologique. La cinéaste explore le passé de son père, parachutiste, à l’époque charnière de la chute du Mur et de l’unification allemande. Mêlant témoignages, photos jaunies, cartes postales et sa propre expérience, elle recompose, pièce par pièce, le portrait d’une Allemagne en pleine mutation, qui s’ouvre au monde. Son film tire sa légitimité de ce point de vue unique, de cet « entrechoquement » de preuves et de subjectivité qui donne naissance à un récit intime et universel.

Ces deux courts et moyens métrages, d’une durée d’une heure chacun, ont posé le cadre d’une réflexion plus large sur la construction du discours cinématographique. Ils interrogent la capacité du film à être un vecteur de transmission, à la fois gardien de la tradition et expression vivante d’une culture.
Un cinéma congolais en quête de reconnaissance
La projection a été suivie d’un échange avec le public, animé par les réalisateurs congolais Erick Kayembe (Kinshasa) et Erickey XY 93 (Goma). La discussion a rapidement dérivé du concept de légitimité artistique vers la réalité plus concrète de la légitimité institutionnelle du cinéma en République démocratique du Congo.

Prenant la parole, Erick Kayembe a livré un constat sans appel : « Le cinéma congolais n’existe pas encore. » Pour lui, si l’on parle de cinéma, c’est un vœu, un projet à construire. Il a appelé à une prise de conscience collective et à une action auprès des pouvoirs publics. « Le plus important, c’est que nous avons fait comprendre à l’audience que le cinéma congolais doit exister.
Il peine à se mettre en place. Nous ne pouvons pas nous contenter d’accuser le gouvernement, mais nous devons lui demander un appui stratégique. Il nous faut un cadre qui permette de trouver des financements pour produire des films, et surtout, de les exploiter en salle. Un cinéaste doit pouvoir vivre de son art. »

De son côté, Erickey XY a recentré le débat sur la subjectivité du créateur. « Mon intervention portait sur la personne qui porte le discours. Le récit en lui-même n’est pas bon ou mauvais ; c’est celui qui le transmet qui peut être jugé légitime ou non », a-t-il nuancé.
Cette rencontre s’inscrit dans la ligne éditoriale du ciné-club Minzoto, une plateforme itinérante qui investit différents lieux culturels de la capitale. Son objectif est de servir de vitrine aux cinéastes congolais, africains et internationaux, tout en favorisant l’échange entre professionnels, amateurs et néophytes.
Botembe Moseka Maite, coordinatrice du club, explique la genèse de cette soirée : « Nous voulions travailler sur l’importance de l’angle de vue et des connaissances de notre territoire. Lorsque le Goethe Institut Kinshasa nous a proposés une collaboration, nous avons vu l’occasion idéale de mettre en avant cette thématique. Le film de Godelive, réalisé par une Congolaise, et celui de Benita, un film allemand, nous ont paru parfaitement adaptés pour ouvrir une discussion sur les espaces, les territoires de connaissance et la légitimité du regard. » Un dialogue qui, à Kinshasa, semble plus que jamais nécessaire.

Cette double projection s’inscrit dans le cadre du début d’une longue série du concept « Écran public : Territoires de connaissances, initié par le Ciné Club Minzoto qui, s’organisant dans les espaces partagés aux quatre coins de Kinshasa, invite à une exploration intime où le cinéma devient le miroir de savoirs oubliés avec le soutien de Goethe Institut Kinshasa, apprend-on.
« C’est une invitation à redécouvrir sa société, sa culture et son identité à travers un parcours itinérant. En proposant une sélection de films d’auteurs de la République Démocratique du Congo et d’ailleurs, nous nous lançons dans un voyage collectif : un déplacement du regard qui nous pousse à repenser le cinéma d’aujourd’hui », tire-t-on de la note d’intention des organisateurs.
Milca Nlandu
