Du 10 au 30 avril 2026, le Musée National de Lubumbashi accueille le premier palier du vaste projet « Asile » porté par Eraste Muthangi, artiste pyrograveur oringaire de Goma. « Sadaka Gani » une exposition inédite, est l’aboutissement de la résidence de Master Arts Studio, une structure artistique basée dans la capitale du cuivre congolaise.
Cette série inaugure un cycle de quatre volets qui interrogeront, chacun à leur manière, les cicatrices invisibles laissées par plus de trois décennies de conflits dans l’Est de la RDC.Mais dès ce premier chapitre, une interrogation universelle se déploie : l’art peut-il devenir refuge, mémoire et résistance ?

Sadaka Gani : le sacrifice permanent
Après « Sadaka Gani », viendra « Épitaphe du Kivu », que l’artiste compte présenter à Kinshasa, puis une troisième série en deux volets que l’artiste compte ramener au Kivu : « Tuli baghuma » et « Hadithi la mjini ». « Sadaka Gani » (« Quelle aumône ? Quel sacrifice ? » en swahili) pose une question frontale : combien de vies faudra-t-il encore offrir avant que la paix devienne réalité ?
Dans une région où la survie est devenue un mode de vie, les corps pyrogravés portent les marques d’un don forcé : dignité, avenir, enfance. Mais cette combinaison souligne une nuance essentielle : cette série n’est pas une plainte, mais un cri contenu. Elle met en lumière la fatigue collective tout en révélant la résilience d’un peuple qui continue d’aimer, de créer, et de célébrer malgré tout.

Asile : le refuge impossible
Le projet global « Asile » explore la notion de refuge dans un contexte où l’insécurité est permanente. Ici, l’asile n’est pas seulement un lieu physique, mais un état d’être, parfois illusoire. Les œuvres traduisent les paradoxes du quotidien : protection qui vire à l’enfermement, silence qui devient cri, isolement qui se confond avec survie.
L’artiste souhaite révéler une tension fondamentale : l’asile est désiré mais impossible. Les corps sont des territoires blessés, les couleurs des battements de survie. L’artiste ne montre pas la guerre, il en dévoile les empreintes invisibles : mémoire fragmentée, exil intérieur, résilience forcée.

Un dialogue entre refuge et sacrifice
Réunies au sein du projet « Asile », les séries mettent en tension deux réalités complémentaires : le besoin vital de protection et la normalisation du sacrifice. Le décryptage montre que l’artiste ne cherche pas la pitié, mais la conscience. Ses œuvres révèlent les traces invisibles de la guerre : exil intérieur, fatigue morale, dignité persistante. L’art ici est double : il est refuge et résistance, il est mémoire et archive, il est cri et silence.
Au-delà de l’esthétique : une archive historique
Ce qui frappe dans « Asile », dès son premier volet « Sadaka Gani », c’est la volonté de dépasser l’esthétique pour inscrire l’art dans une dimension historique et politique. Chaque œuvre devient une archive vivante, un miroir tendu à notre humanité. L’exposition ne se limite pas à représenter la douleur : elle veut relever la force de ceux qui continuent à vivre malgré tout. Elle interroge notre capacité collective à entendre ce cri contenu et à reconnaître la dignité de ceux qui avancent dans le désespoir.

Avec « Sadaka Gani », Eraste Muthangi ne cherche pas à séduire, mais à provoquer. Il propose un espace où l’art devient refuge, mémoire et résistance. Un espace où la question du sacrifice et celle du refuge se croisent pour nous rappeler que la paix, au-delà des promesses, reste une urgence vitale.
Et ce n’est qu’un début : les prochains volets du projet « Asile » prolongeront cette interrogation, inscrivant la mémoire du Kivu dans une œuvre qui se veut à la fois archive, cri et célébration.
Amani Lugero
