Et si la mémoire ne résidait pas seulement dans les souvenirs, mais dans la chair, dans le geste, dans la matière ? C’est la question vertigineuse que posent Josué Mawanika et Adriel Bwami à travers « Corps Mémoire », un projet artistique singulier qui sera présenté au public le 19 juin prochain au Centre culturel M’Eko, dans la commune de Ngaliema. Une œuvre-performance née d’une résidence de création où la danse et la sculpture se sont trouvées, confrontées, et finalement enlacées.
Dans un paysage culturel kinois en perpétuelle effervescence, les Résidences Croisées – Laboratoires Improbables occupent une place à part. Portée par Seringu’arts et Likit’Arts Kongo, avec le soutien d’Africalia et d’Enabel, cette initiative repose sur un pari audacieux : provoquer la rencontre entre des artistes issus de disciplines différentes, de villes différentes, de sensibilités différentes – et observer ce qui émerge de cette collision créative.

Le programme ne se contente pas de mettre des artistes dans une même pièce. Il leur offre un cadre de recherche, un temps long de dialogue et d’expérimentation, loin des urgences de la production. Un luxe rare dans un contexte où les artistes congolais doivent souvent créer dans la précarité et l’immédiateté. C’est dans cet espace protégé que « Corps Mémoire » a pu éclore, mûrir et prendre forme.
KINSHASA-LUBUMBASHI : DEUX TRAJECTOIRES QUI SE CROISENT
Josué Mawanika est danseur. Son corps est son instrument, son langage, son archive. Originaire de Kinshasa, il explore depuis des années la manière dont le mouvement peut raconter ce que la parole tait – les héritages enfouis, les traumatismes transmis de génération en génération, les joies anciennes qui ressurgissent dans un geste involontaire.
Adriel Bwami est sculpteur. Ses mains façonnent la matière pour en extraire du sens. Originaire de Lubumbashi, il travaille l’objet comme un réceptacle de mémoire collective – chaque forme, chaque texture, chaque cicatrice dans le bois ou le métal porte en elle une histoire qui dépasse son créateur.

Leurs parcours semblaient parallèles. Ils se sont pourtant croisés bien avant cette résidence. Les deux artistes collaboraient déjà, animés par un questionnement commun : comment le corps et l’objet portent-ils les traces de ce que nous sommes, de là d’où nous venons, de ce que nous avons traversé ? L’appel à candidatures des Résidences Croisées – Laboratoires Improbables leur a offert l’occasion d’aller plus loin ensemble, de structurer une recherche qui existait à l’état d’intuition et de la transformer en création aboutie.
QUAND LE CORPS DANSANT RENCONTRE LA MATIÈRE SCULPTÉE
« Corps Mémoire » explore un territoire à la frontière du visible et de l’invisible. Le projet interroge les relations entre le corps, la mémoire et l’objet – trois entités que l’on pense souvent séparées mais qui, dans cette œuvre, se révèlent intimement liées.
Comment un corps qui danse peut-il activer la mémoire contenue dans un objet sculpté ? Comment la présence physique d’une sculpture modifie-t-elle la qualité du mouvement d’un danseur ? Comment la mémoire circule-t-elle entre le vivant et l’inerte, entre le geste éphémère et la forme pérenne ? Ce sont ces questions, aussi philosophiques qu’artistiques, que Mawanika et Bwami ont explorées durant leur résidence.

La restitution du 19 juin prendra la forme d’une œuvre et d’une performance – un moment unique où la matière sculptée et le corps dansant se répondront devant le public, offrant une expérience sensorielle et intellectuelle qui invite chacun à interroger sa propre mémoire corporelle.
Au-delà de sa dimension esthétique, « Corps Mémoire » s’inscrit dans une réflexion plus large sur les questions d’identité et de transmission dans le contexte congolais contemporain. Dans un pays où l’histoire officielle a souvent été écrite par d’autres, où les mémoires familiales et communautaires se transmettent davantage par le corps et l’oralité que par l’écrit, le projet de Mawanika et Bwami touche à quelque chose d’essentiel : la capacité de l’art à préserver et à réactiver ce que le temps menace d’effacer.
