On parle abondamment de la musique urbaine congolaise comme d’un phénomène esthétique. On analyse les sons, les clips, les tendances, les clashs. Mais on pose rarement la question essentielle : d’où vient réellement cette nouvelle énergie ?
Depuis quelques années, une cartographie attentive révèle un point de concentration clair : Matete.
Matete n’est pas seulement une commune populaire de Kinshasa. C’est un espace social dense, historiquement traversé par les logiques de débrouillardise, d’économie informelle et de forte vitalité communautaire.

Dans les environnements où les ressources matérielles sont limitées, le capital symbolique devient central. La musique y joue un rôle de mobilité sociale. Elle n’est pas un loisir : elle est une stratégie.
C’est dans ce contexte qu’émerge une génération qui ne copie plus les modèles dominants de la rumba classique, mais qui hybride. Rumba, drill, ndombolo, trap, gospel urbain, folk : le mélange n’est pas une mode, c’est une nécessité culturelle.

Créer une signature devient une manière d’exister.
Matete a toujours été une terre de performance.
On l’a vu dans le catch congolais avec Edingwe Moto Na Ngenge, figure spectaculaire surnommée « Ya Eddy », qui transformait le ring en théâtre populaire.
On l’a vu dans le football de rue et dans la sape, véritable école de discipline informelle et de compétition symbolique.
La performance fait partie de l’ADN local.
La musique urbaine n’est donc pas une rupture : elle est une continuité.
La multiplication d’artistes issus de Matete (Félix Wazekwa, Pasteur Moïse Mbiye, Fabregas Métis Noir, MPR, Gaz Fabilous, Olkim Music entre autres) ne relève plus du hasard statistique.
Nous sommes face à un phénomène d’écosystème.
Un écosystème suppose :
transmission informelle entre aînés et jeunes artistes
studios de proximité
réseaux communautaires
culture du mentorat
émulation concurrentielle
Dans ce paysage, le Centre Kinarmonik joue un rôle structurant. Fondé en 2018 par Eric Malu-Malu, membre de Jupiter & Okwess, Kinarmonik travaille à la professionnalisation du secteur musical.
Ce détail est crucial : la réussite artistique n’est plus uniquement intuitive, elle devient encadrée.
L’exemple de Yosti, finaliste du Prix Découvertes RFI, marque un tournant symbolique.
Quand un groupe issu d’un territoire historiquement marginalisé atteint une reconnaissance panafricaine, cela signifie que :
la production locale est compétitive
la narration est exportable
l’identité est assumée
Yosti incarne une génération qui ne cherche plus à gommer son origine pour séduire l’international. Elle transforme son ancrage en avantage comparatif.
Il est fréquent d’entendre que la musique congolaise décline. Cette lecture repose sur une comparaison nostalgique avec l’âge d’or de la rumba orchestrale.
Mais ce que nous observons n’est pas un déclin. C’est une mutation structurelle.
La centralité des grandes figures s’efface au profit de dynamiques territoriales.
Les communes deviennent des pôles de production.
Les circuits numériques remplacent les anciens monopoles médiatiques.
La musique congolaise ne disparaît pas : elle se reconfigure.
Matete n’est pas une exception folklorique.
C’est un indicateur.
Un indicateur que l’avenir de la musique congolaise s’écrit désormais dans les périphéries urbaines, là où la pression sociale produit de l’innovation culturelle.
Aujourd’hui, la nouvelle scène urbaine parle avec l’accent de Matete.
Et le monde commence seulement à l’entendre.
Niamba Malafi
Auteur et observateur des dynamiques culturelles en Afrique centrale et dans la diaspora africaine, artiste pluridisciplinaire, entrepreneur culturel et initiateur du Salon des Bruits des Villes Africaines
