À Goma, ville au pied du Nyiragongo, une scène artistique vibrante témoigne de la résilience et du talent de sa jeunesse. Parmi les figures qui contribuent à rayonner l’image de la cité, Esther Abumba s’impose comme une voix singulière. Artiste slameuse, poétesse et activiste pour les droits des femmes, elle construit un parcours où l’art et l’engagement social se répondent.
Diplômée en communication pour le développement, elle coordonne aujourd’hui le festival Musika na Kipaji, une plateforme créée en 2019 dont la devise est « Rêve, travaille, inspire ». Ce rendez-vous culturel, au-delà de sa dimension artistique, se veut un espace de partage et de vivre-ensemble, particulièrement dédié à la mise en lumière du potentiel féminin. Esther Abumba est également animatrice communautaire au sein de l’organisation AGIR RDC. Son cheminement repose sur une conviction : la parole constitue un outil de construction massive pour la cohésion sociale et la résilience collective.

Ses premiers pas dans le slam répondaient à un besoin viscéral de nommer ce que la société tait souvent. Ce fut une révélation de liberté. Elle a débuté sur des scènes ouvertes, apprenant à maîtriser le micro et à transformer des textes intimes en récits universels. Ce qui n’était d’abord qu’une passion s’est mué en mission lorsqu’elle a mesuré que sa parole pouvait servir de caisse de résonance à celles privées de voix.
Pour une femme engagée, l’espace numérique comporte sa part de cruauté. Face au harcèlement en ligne, Esther Abumba oppose deux principes : le détachement émotionnel et la solidarité. Elle évite de laisser les commentaires malveillants définir sa valeur, s’entoure d’une communauté de soutien et transforme parfois ces attaques en matière première pour ses textes. La violence, selon elle, n’éteint pas une flamme déterminée.

Ce qu’elle apprécie dans le secteur artistique local tient à l’effervescence et à l’audace. À Goma, le slam se veut vibrant, engagé et ancré dans les réalités. Une fraternité entre slameurs y nourrit une énergie créatrice singulière. En revanche, elle regrette le manque de structures de professionnalisation et de soutiens financiers pérennes. Parfois, selon elle, l’ego prévaut sur la vision collective, freinant l’émergence d’une industrie culturelle solide.
L’exercice de sa mission se heurte régulièrement aux barrières liées au genre et à l’insécurité persistante dans la région. Mobiliser des ressources pour des projets culturels demeure un combat quotidien. Concilier les exigences du travail communautaire avec la rigueur de la création artistique requiert une discipline de fer et un sacrifice constant.

Un message de résistance pour les femmes
À celles qui se sentent épuisées ou inutiles, elle adresse un conseil : votre existence est déjà un acte de résistance. Elle invite à ne pas chercher à devenir des « super-héroïnes », mais à commencer par de petites victoires personnelles. L’utilité, précise-t-elle, ne dépend pas de la validation d’autrui, mais de l’amour que l’on se porte et de la lumière que l’on choisit de partager, même dans l’ombre.
Le message central de ses œuvres tourne autour de l’identité et de la réappropriation de soi. Dans son spectacle « NDI NDE » (Qui suis-je ?), elle interroge les pressions sociales et appelle à une libération par la culture. La paix, la non-violence et le leadership féminin conscient et bienveillant sont au cœur de ses engagements.
Elle puise son inspiration dans les écrits de femmes comme Elif Shafak, dont elle admire la capacité à naviguer entre les cultures et à dénoncer les injustices avec une poésie bouleversante, ainsi que dans le dévouement de Madame Modestine, Directrice d’AGIR RDC. Ces figures incarnent pour elle cette force tranquille et intellectuelle qu’elle cherche à cultiver dans son propre travail.
Son regard se tourne vers l’expansion du festival Musika na Kipaji, qu’elle souhaite faire devenir un carrefour incontournable pour la paix dans la région des Grands Lacs. Elle travaille également à l’internationalisation de son art, à travers des collaborations et des résidences artistiques, tout en poursuivant l’usage du slam comme outil thérapeutique et éducatif dans les écoles. Depuis sa création, le festival s’est donné pour mission de transformer les traumatismes en opportunités d’expression et de dialogue, mobilisant la musique, la danse et la parole pour reconstruire le tissu social.
Franklin MIGABO
