L’intelligence artificielle, en tant que résultante des progrès technologiques, fait beaucoup parler d’elle. Elle suscite de nombreuses controverses quant à son apport réel dans plusieurs secteurs. Le secteur du livre n’en est pas épargné ; il est même au cœur de grands débats, de profondes réflexions et de vives polémiques. Plusieurs courants de pensée s’affrontent : ceux qui estiment que l’I.A est incontournable et qu’il faut en tirer un maximum de profit ; ceux qui pensent que son utilisation abusive est dangereuse, car elle peut tuer la créativité et constituer un frein à l’honnêteté scientifique ; et enfin, ceux qui prônent un juste milieu, consistant à appréhender une utilisation responsable et éthique. Autrement dit, s’arroger la prérogative de faire en sorte que l’I.A soit à nos pieds, qu’elle marche derrière la main de l’homme. Qu’elle ne se substitue pas aux atouts de la main-d’œuvre humaine.
Ces divergences d’opinions nous incitent à poser un diagnostic sur l’état de la chaîne du livre à l’ère de l’I.A : est-elle réellement fragilisée ?
Tout d’abord, lorsqu’on parle de la chaîne du livre, on fait référence aux différents maillons fondamentaux, notamment : l’écrivain, l’éditeur, l’imprimeur, le libraire, le bibliothécaire et le diffuseur. Ces maillons ne sont pas tous touchés au même degré par l’emprise de l’I.A. Les plus affectés sont principalement l’écrivain, l’éditeur, le libraire, voire même le diffuseur. Mais tout commence au niveau de l’écriture. Si l’écrivain fait un usage abusif de l’I.A, les autres maillons en subissent forcément les conséquences. L’éditeur recevra alors un manuscrit soit totalement, soit partiellement généré par l’I.A, ce qui influence sensiblement la qualité de l’œuvre. Or, le travail d’écriture est le fruit de l’inspiration, de l’intuition et de la sensibilité humaine, qui constituent des enjeux centraux.
En effet, lorsque l’inspiration surgit, l’humain peut la questionner, la retravailler, la transformer, afin de la faire passer de son état brut à une forme plus aboutie sur le plan littéraire. L’écrivain s’érige en quelque sorte en potier. On peut affirmer sans risque que l’I.A ne possède pas certains réflexes humains essentiels. Elle est programmée, ce qui signifie que la place de l’humain demeure cruciale pour activer, orienter et enrichir ces réflexes, afin de donner toute sa valeur au travail d’écriture, sans en altérer la substance. Privé de sa créativité humaine, le texte risque de perdre son âme, et le lecteur pourrait éprouver des difficultés à s’y attacher, ce qui freinerait l’évolution de l’industrie du livre. Car on ne peut pas parler de cette industrie sans miser sur un flux de production de livres de qualité.
Au-delà de cette lecture centrée sur la création, il existe également des tensions entre auteurs et éditeurs au sujet de l’utilisation de l’I.A : tantôt c’est l’éditeur qui en abuse, tantôt c’est l’auteur. L’éditeur peut être tenté de dénaturer une œuvre sous prétexte de l’améliorer. L’auteur, quant à lui, peut soumettre un contenu totalement généré par l’I.A, tout en refusant de l’admettre, ou en reconnaissant son usage en estimant que cela ne pose aucun problème, puisqu’il faut s’acclimater aux avancées technologiques.
Dans ce contexte, l’éditeur doit préserver sa rigueur éditoriale ainsi que son professionnalisme. Il peut, dans le cadre de sa responsabilité, lutter contre l’utilisation abusive de l’I.A ou, au contraire, encourager son usage éthique et responsable. L’écrivain, de son côté, est tenu d’écrire en mobilisant ses facultés humaines, tout en pouvant utiliser l’I.A comme outil d’appoint, afin d’améliorer la forme ou de renforcer la justesse de certains messages véhiculés à travers son ouvrage.
On peut donc en déduire qu’il est difficile de déterminer avec certitude si l’I.A a fragilisé ou non le secteur du livre. Cela requiert en amont des études approfondies. Les raisons sont légion : l’I.A existe depuis longtemps, mais elle n’a véritablement atteint son apogée en Afrique que récemment ; les acteurs du livre apprennent encore à mieux la connaître et à mieux l’utiliser. Avec le temps, il sera plus plausible d’évaluer si son utilisation a été bénéfique ou non. Par ailleurs, les principes varient d’un éditeur à un autre : certains sont rigoureux et refusent de publier un contenu plagié ou entièrement généré par l’I.A, tandis que d’autres y sont plus ouverts.
L’idéal serait donc de renforcer les espaces de dialogue et d’échange entre les acteurs du livre, afin de promouvoir une culture responsable de l’utilisation de ces nouveaux outils. Ainsi, il serait réducteur d’adopter une lecture uniquement alarmiste ou entièrement optimiste.
Cœur Tam Tam Kabuyaya
