Au cœur de la ville touristique, meurtrie mais vibrante de créativité, un jeune artiste dessine son destin au fil des traits et des ombres. Justin Mulengera, connu sous le nom de Justindeplhteartist, incarne la persévérance d’une jeunesse qui refuse de s’effacer, malgré les obstacles. Portrait d’un autodidacte qui rêve de faire parler ses œuvres bien au-delà des frontières de l’Est congolais.
Né le 11 janvier 2004 à Goma, Justin Mulengera a grandi dans une famille modeste, où l’argent manquait pour offrir autre chose que l’essentiel. Pourtant, dès son plus jeune âge, le dessin s’est imposé comme une évidence. Comme beaucoup d’enfants, il remplissait ses cahiers d’école de croquis, une habitude qui lui valut plus d’une réprimande parentale. « À la maison, on me frappait et mes parents me demandaient de ne jamais faire mes dessins dans mes cahiers », confie-t-il.
Ses trois grands frères, eux aussi passionnés, ont été ses premières sources d’inspiration. Avec le temps, Justin Mulengera a compris que l’art était peut-être un talent familial, une vocation qui le dépassait. Il s’entraînait seul, sans professeur ni modèle, dessinant sur tout ce qui lui tombait sous la main : cartons, papiers récupérés, marges de cahier. Le matériel professionnel, trop coûteux, restait hors de portée.
« Je n’avais pas de matériel pro parce que j’ai grandi dans la difficulté, dans une famille pauvre qui n’avait pas les moyens de me soutenir. Mais ça ne m’a pas arrêté. Je continuais à bosser quand même, encore et encore, sans relâche ni paresse ».
En 2019, un tournant décisif : l’achat de son premier smartphone. Une fenêtre ouverte sur un monde qu’il ne soupçonnait pas. Justin Mulengera découvre les grands maîtres du dessin contemporain et les artistes de la Renaissance, dont les œuvres traversent les siècles. Il s’imprègne du travail d’Arinze Stanley, Enam Bosokah, Boris Vallejo, et nourrit son regard de leurs techniques.
De 2009 à 2018, il apprenait dans la débrouillardise, guidé par son instinct et son envie de progresser. Depuis 2018, il s’est lancé sur les réseaux sociaux, s’entourant virtuellement d’artistes de haut niveau qui deviennent ses mentors à distance. Autodidacte, il affine son style, travaille la lumière, le contraste et l’expression.
Justin Mulengera se définit comme un artiste-dessinateur spécialisé dans le portrait au crayon et au charbon, ainsi que le sketch art. Sa formation en photographie lui offre un regard affûté sur les jeux d’ombre et de lumière, qu’il retranscrit avec une sensibilité particulière.
« Ce qui me différencie, c’est la façon dont je capte les visages. J’aime donner de l’émotion dans les yeux et dans les détails ».
Ses portraits sont souvent décrits comme vivants, presque parlants. « Mes sketchs sont rapides mais vivants. Les gens me disent souvent : « on dirait que la personne va parler » » . Il ne copie pas, il met sa touche personnelle, même avec un simple stylo à bille. Son objectif : capter l’âme avant les traits, faire parler le silence des visages.
Le 29 juin dernier, Justin Mulengera vit un moment marquant : il est invité à la soirée Sept Arts, organisée à la salle polyvalente HB de Goma. Pour la première fois, un large public découvre ses œuvres en vrai.
« Voir les gens s’arrêter devant mes portraits et mes sketchs, prendre des photos… ça m’a donné beaucoup de force. J’ai senti que mon travail valait quelque chose » confie l’artiste.
Cette exposition, qui réunissait les sept arts majeurs : danse, musique, sculpture, peinture, poésie, mode –, a été pour lui une consécration. Une preuve que son travail peut toucher, émouvoir et exister.
La route est pourtant semée d’embûches. Le premier frein, c’est l’argent. « Quand on a l’argent, on peut avoir et trouver certaines choses facilement. Moi, je manque de moyens. Je n’ai pas d’argent pour me procurer des matériels pro parce que c’est trop cher ».
Le deuxième obstacle est plus insidieux : le découragement. « Tu travailles dur mais tu as l’impression que ça part dans le vide, quand personne ne voit ton travail ».
Et puis, il y a le regard des autres. Certains proches lui répètent que « l’art ne t’amènera nulle part, que c’est une perte de temps et que je vais le regretter ». Mais Justin tient bon. « Si j’arrête maintenant, j’aurai vraiment perdu. Alors je me relève et je continue, même avec peu ».
Dans cinq ans, Justin Mulengera se voit dessiner encore plus, être un vrai artiste professionnel. Il ambitionne de réaliser des expositions locales et internationales, et de faire de Justindeplhteartist une marque, un symbole de la résilience de l’Est du Congo.
L’artiste souhaite aussi bâtir une collection qui rende hommage à la résilience des jeunes de l’Est, et ouvrir un atelier à Goma pour transmettre l’art à ceux qui n’ont pas eu sa chance.
L’artiste Justin Mulengera déplore le manque de solidarité entre artistes gomatraciens. « Pour moi, la collaboration entre les artistes de Goma, c’est pas facile. Chacun travaille seul par manque de moyens. C’est comme si les plus forts gardent leurs secrets pour eux, et les moins forts restent toujours à leur place parce qu’ils n’ont pas d’argent ».
Il espère qu’un jour, la scène artistique locale pourra se structurer, échanger, grandir ensemble. « J’espère qu’un jour on pourra vraiment travailler ensemble et se faire grandir ».
Justin Mulengera fait partie de cette jeunesse gomatracienne qui, malgré les difficultés, s’accroche à la création comme à un exutoire et un moteur. Des artistes naissent chaque jour, certains restent dans l’ombre mais produisent un travail remarquable, digne de ce nom. Dessinateurs, musiciens, comédiens, danseurs, poètes… Tous contribuent, à leur manière, au rayonnement de l’industrie culturelle locale.
« À Goma, il y a des jeunes très talentueux. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de soutien. Du coup, ça donne l’impression qu’on bosse dur pour rien et dans le noir. S’il y avait plus d’opportunités et de visibilité, je suis sûr que Goma allait briller côté art » a confié l’artiste.
Pour Justin Mulengera, le dessin est bien plus qu’un passe-temps. C’est un langage, une manière d’exister, de transformer les obstacles en création. Sans équipe, sans soutien institutionnel, il avance seul, porté par sa famille et quelques amis artistes qui croient en lui.
« Honnêtement, je ne sais pas ce que la vie me réserve. Mais une chose est sûre : je vais me donner à fond pour atteindre mes objectifs ».
Le parcours de Justin rappelle que l’art peut naître dans les marges, que la précarité n’étouffe pas toujours la créativité, et que les rêves, même les plus fous, méritent d’être dessinés, trait après trait.
Franklin MIGABO
