Et si, pour comprendre une ville, il fallait d’abord l’écouter ?
À l’heure où les politiques culturelles se concentrent sur la visibilité, l’image et la représentation, une dimension essentielle reste encore trop souvent ignorée : celle du son. Pourtant, c’est dans le bruissement des marchés, les conversations de rue, les moteurs fatigués des transports ou les silences nocturnes que se joue une grande partie de la vie urbaine.
C’est de cette conviction qu’est né le Salon des Bruits des Villes Africaines, dont l’édition « Écouter N’djili » se tiendra du 28 au 30 mai à Savigny-le-Temple. Mais cet événement n’est pas qu’une proposition artistique. Il est une tentative. Une expérience. Une manière de déplacer le regard, ou plutôt, de le remplacer par l’écoute.
N’djili, commune populaire de Kinshasa, est rarement racontée pour ce qu’elle est. Elle est souvent résumée à ses difficultés, à ses manques, à ses fractures. Mais comme toutes les villes du monde, elle est aussi traversée par des intensités, des rythmes, des formes d’organisation invisibles à l’œil nu.
Écouter N’djili, c’est reconnaître que le réel ne se limite pas à ce qui se voit.
C’est accepter que les villes africaines ne soient pas seulement des objets d’étude ou de compassion, mais des espaces de création, de pensée et de savoir.
Dans un monde saturé d’images, choisir l’écoute devient un acte presque politique.
Organiser cet événement à Savigny-le-Temple n’est pas anodin. C’est une ville de banlieue, traversée elle aussi par des histoires de migrations, de croisements culturels, de marges et de centralités inversées.
Entre Savigny et N’djili, il ne s’agit pas seulement d’un jumelage administratif. Il s’agit d’une possibilité : celle de créer un dialogue réel entre les ressortissants de deux territoires qui partagent des expériences urbaines, sociales et humaines.
Ce que propose le Salon, c’est une autre manière de faire de la coopération culturelle : non pas dans une logique descendante, mais dans une relation d’écoute réciproque.
La programmation du Salon (ciné-débat, installation sonore, humour, concert et marché) pourrait sembler classique. Elle ne l’est pas. Parce qu’elle est pensée comme un ensemble cohérent, où chaque moment participe à une même intention : créer du lien et produire du sens.
Mais surtout, elle s’inscrit dans une démarche concrète.
Les bénéfices de l’événement contribueront à la création de la médiathèque MutuBuku Émilie Flore Faignond à N’djili. Un lieu pour lire, apprendre, transmettre. Un lieu pour exister autrement.
Dans un contexte où l’accès au savoir reste inégal, où les infrastructures culturelles manquent, il ne suffit plus de programmer des événements. Il faut construire des outils durables.
Trop souvent, la culture est convoquée comme un supplément d’âme. Un décor. Une animation.
Ce projet refuse cette logique.
Il affirme que la culture peut être un espace de réparation, de projection et de transformation. Qu’elle peut relier des territoires, mobiliser des publics, et produire des effets réels.
Écouter N’djili, ce n’est pas seulement entendre une ville lointaine.
C’est interroger notre propre manière d’habiter le monde.
Mais aussi à repenser ce que nous faisons de la culture.
Et ce qu’elle peut faire de nous.
Niamba Malafi
Auteur et observateur des dynamiques culturelles en Afrique centrale et dans la diaspora africaine, artiste pluridisciplinaire, entrepreneur culturel et initiateur du Salon des Bruits des Villes Africaines
