Dans le tumulte vibrant des stades de la CAN 2025, une silhouette s’impose avec une force tranquille. Michel Kuka, dit « Lumumba Vea », supporter congolais, est devenu, sans un mot, l’une des figures les plus marquantes de la compétition. Durant chaque match de la République Démocratique du Congo (RDC), il demeure debout, immobile, le bras droit levé, reproduisant avec une fidélité saisissante la posture iconique de la statue de Patrice Emery Lumumba à Kinshasa. Une performance qui, au-delà du soutien sportif, érige les tribunes en espace de mémoire et de symbole.
Âgé de 52 ans, Michel Kuka n’est pas un phénomène nouveau. Animateur officiel des Léopards et supporter historique de l’AS V. Club, il cultive cette posture depuis 2013. Vêtu d’un costume, portant des lunettes caractéristiques, il incarne une présence à la fois spectaculaire et solennelle. Pendant 90 minutes, parfois 120, il résiste à l’effervescence générale, les yeux fixés sur le terrain, dans un concentré de calme et de détermination. Cette discipline, répétée match après match, dépasse le simple fait de supporter pour s’apparenter à une performance artistique rigoureuse.
Le geste de Michel Kuka est délibérément symbolique. Il puise son essence dans l’imaginaire collectif congolais, directement inspiré du monument de Patrice Emery Lumumba, figure héroïque de l’indépendance, situé sur le boulevard éponyme à Kinshasa. En adoptant cette posture, Kuka ne célèbre pas seulement l’équipe nationale ; il convoque l’histoire. Son immobilité n’est pas passivité, mais évocation de valeurs : la dignité inébranlable, la résistance silencieuse et la fidélité à un idéal national. Dans l’arène footballistique, il réintroduit un récit historique et politique, transformant les gradins en lieu de commémoration active.
L’impact de cette image silencieuse a été amplifié par la couverture médiatique mondiale. BeIN Sports, Al Jazeera, Brut, parmi d’autres, ont braqué leurs objectifs sur cet homme debout, diffusant une représentation de la RDC axée sur le recueillement et la force symbolique. Loin des clichés parfois associés aux supporters, cette attitude a projeté une autre facette du pays, fondée sur le respect de la mémoire et la constance. Analysée comme un vecteur de soft power, la performance de Kuka participe à la construction d’une image nationale complexe et digne, où le sport sert de catalyseur à l’expression identitaire.
Michel Kuka se définit lui-même comme un artiste de performance. Son œuvre est son immobilité, son medium est le stade. Il laisse aux observateurs ( journalistes, historiens, public ), le soin d’en décrypter les significations et la portée. Cette modestie dans l’exécution contraste avec la puissance du message perçu. Sur les réseaux sociaux, son image a suscité un foisonnement d’interprétations, allant de l’hommage pur à un appel symbolique à l’unité nationale et à la résilience face aux défis contemporains du pays.
Alors que la CAN 2025 a révélé des talents sportifs, Michel Kuka s’est imposé comme une star d’un autre genre. Sans courir, sans crier, il a capté l’attention par la radicalité de son engagement. Son histoire rappelle que le football est bien plus qu’un jeu : c’est une scène où peuvent se rejouer l’histoire, s’affirmer l’identité et s’exprimer, parfois dans le silence le plus absolu, les passions et les mémoires d’une nation. Michel Kuka, l’homme debout, est désormais bien plus qu’un supporter ; il est devenu, le temps d’une compétition, un symbole vivant et inattendu du Congo.
Franklin MIGABO
