La création contemporaine congolaise s’apprête à faire vibrer la scène helvétique. Les 29 et 30 mai prochains, le Théâtre Barnabé de Servion, en Suisse, accueillera le spectacle musical et théâtral « Robots Kinshasa ». Né d’une collaboration artistique internationale, ce projet de 1h02 est une adaptation inédite de la pièce originale suisse « Les Robots », créée en 2009 par le metteur en scène Christian Denisart. Avant le grand départ vers l’Europe, les projecteurs se braquent sur un aspect central de cette réécriture : sa chorégraphie audacieuse et profondément organique.
Une fable urbaine entre isolement et humanité
L’histoire, transposée au cœur de la capitale congolaise, suit le quotidien d’un bricoleur et inventeur de génie. Déçu par la société, l’homme choisit de s’isoler totalement dans sa parcelle. Pour combler le vide sans interagir avec ses semblables, il s’entoure d’une multitude d’automates nés de la récupération. Le récit bascule le jour où il attend la visite cruciale d’une femme, ultime passerelle vers son humanité.

Dans cette performance muette, le geste remplace la parole : les conflits, les émotions et les interactions passent intégralement par le corps. Pour orchestrer ce dialogue corporel, l’équipe technique rassemble des figures majeures de la scène culturelle. Christian Denisart assure la mise en scène (assisté de Loredana), aux côtés des co-metteurs en scène de Kinshasa, Tshoper Kabambi et Nzey Van, ainsi que de Patrick Yenga à l’assistance.
La genèse de cette aventure kinoise repose d’ailleurs sur une complicité de longue date. L’idée a germé à la suite d’une interrogation de Patrick Yenga, alors étudiant en art dramatique, questionnant Christian Denisart sur la faisabilité d’une telle production à Kinshasa. Une ambition partagée par Tshoper Kabambi, dont le travail de mémoire portait précisément sur la version helvétique d’origine.

Le corps kinois face à la rigueur suisse : L’art du mouvement selon Ngombo Way way Dolsée
Le véritable tour de force de cette adaptation réside dans sa réinterprétation chorégraphique, portée par Ngombo Way way Dolsée. Là où la version suisse de 2009 misait sur le minimalisme et des mouvements mécaniques stricts dictés par la précision des laboratoires de l’EPFL, la version congolaise propose un choc thermique et culturel.« C’est un travail de sacrifice et d’imagination que nous menons depuis 2023, date à laquelle le projet « Robots Kinshasa » a été acquis », confie le chorégraphe Ngombo Way way Dolsée.
« Le défi était immense : comment transposer les réalités de notre société sur scène à travers les danses et les mouvements mimiques pour permettre à la fois la narration et le beau ? »

Pour y parvenir, le chorégraphe a opéré une fusion vibrante entre l’humain et la machine, en puisant directement dans les référents culturels et le vécu quotidien de Kinshasa. La gestuelle robotique des comédiens et danseurs s’enrichit ici des rythmes locaux. « L’intégration de danses traditionnelles et urbaines fait la particularité de notre approche », explique Way way Dolsée.
« Nous faisons danser l’homme et la machine ensemble en introduisant notamment les danses traditionnelles Luba, Mongo ou Léga, caractérisées par des mouvements de hanches, mais aussi des styles urbains comme le Ndombolo, la rumba et l’afro. À la froideur technologique suisse, nos interprètes opposent une énergie corporelle débordante, exprimant la débrouille et la résistance à travers le rythme. »

Cette approche artisanale s’adapte aux contraintes matérielles de la scène kinoise. Contrairement aux automates suisses dotés d’une fluidité programmée numériquement, les machines de « Robots Kinshasa » sont issues de la récupération. « Notre chorégraphie s’adapte à la nature imparfaite de ces machines de récupération », souligne le chorégraphe.
« Nous transformons chaque friction technique en un geste artistique singulier. Nous jouons en permanence sur le contraste entre la raideur artificielle des automates et la fluidité organique de la visiteuse humaine. »
Le défi du public helvétique
Alors que la troupe s’apprête à s’envoler ce dimanche pour la Suisse, l’excitation se mêle à une exigence professionnelle pointue. Pour l’équipe, ce voyage représente bien plus qu’une simple tournée à l’étranger ; il s’agit d’une véritable confrontation artistique. « Nos vraies impressions après la programmation du spectacle en Suisse sont conditionnées par la réception du public », conclut avec lucidité Way way Dolsée.
« Le problème ici n’est pas simplement d’aller jouer en Suisse, mais plutôt ce que nous allons y accomplir et le message que nos corps vont y délivrer. »
Le rendez-vous est pris à Servion pour découvrir comment l’ingéniosité et l’instinct kinois réinventent les codes de la robotique théâtrale.
Masand Mafuta
